Sujet C
Œuvre : Hélène Dorion, Mes forêts
Parcours : la poésie, la nature, l’intime
Dans Mes forêts, Hélène Dorion écrit :
« mes forêts
racontent une histoire ».
En quoi cette citation éclaire-t-elle votre lecture de l’œuvre ?
Pistes et perspectives pour le correcteur
Présentation et problématisation du sujet
La citation proposée dans ce sujet est extraite de l’un des poèmes de Mes forêts. Ce poème fait la
transition entre les sections « L’onde du chaos » et « Le bruissement du temps ». La citation joue
sur une confusion, une porosité entre le titre de l’œuvre et son sujet. Elle laisse entendre que l’œuvre
Mes forêts serait structurée autour d’un fil narratif (ce que suggère le verbe « raconter »). Elle laisse
également entendre que les forêts bruissent, parlent, disent quelque chose. La citation interroge
donc l’hybridation des genres narratifs, discursifs, poétiques qui pourraient travailler l’œuvre. Elle
invite aussi le candidat à s’appuyer sur sa lecture – scolaire et personnelle – de l’œuvre pour en
interroger le sens, entendu à la fois comme signification et comme direction prise par le recueil. Enfin,
elle peut inciter le candidat à explorer la polysémie du mot « histoire » entre histoire intime et
approche universelle. La problématisation du sujet est donc ouverte.
Pistes pour la dissertation
On envisagera que le candidat explore certaines des pistes suivantes au cours de sa réflexion, sans
attendre de traitement exhaustif de l’ensemble de ces entrées.
Le candidat peut se demander « quelle histoire » ou « quelles histoires » racontent Mes forêts :
o L’histoire intime, personnelle : les forêts d’Hélène Dorion sont d’abord les forêts dans
lesquelles elle a vécu, forêt de son enfance, forêt où elle trouve refuge pour écrire son œuvre
pendant le confinement. L’œuvre raconte d’abord ce rapport personnel à la forêt.
o L’histoire humaine : elle mêle la mythologie (« Avant l’aube ») et l’Histoire, faisant se
succéder l’évocation de la tour de Babel (« la porte du ciel s’est refermée / sur le babil des
peuples / et les peuples se sont séparés », p. 104) et celle de la colonisation (« on a piétiné
la terre des uns / volé celle des autres »). La dernière section présente un panorama de
l’histoire humaine, évoquant par exemple Giordano Bruno, Galilée, Einstein, Kennedy, et de
l’histoire de l’art à travers la mention d’artistes comme Cézanne, Rilke, Dante, Hopkins (p.
109-110). Hélène Dorion s’intéresse tout particulièrement à l’histoire du progrès humain, de
l’invention de la charrue (p. 102) aux moyens de communication du monde moderne : les
références à ceux-ci sont récurrentes, par exemple dans le mot-valise
« facebookinstagramtwitter » (p. 51). Hélène Dorion oppose alors le temps de ce monde
moderne au temps « lent » de l’intimité et des forêts.
o L’histoire du cosmos : le temps du monde, des éléments, distinct du temps humain, est un
leitmotiv de l’œuvre. La nature semble matérialiser le temps : « le ruisseau balaie le passé /
vers demain » (p. 15). Elle apparaît d’abord à travers l’idée de cycle (les forêts sont « la
mémoire de saisons / qui se lèvent et retombent » p. 39, « mes forêts / racontent une histoire
/ qui sauve et détruit / sauve / et détruit » p. 94). De plus, il y a un temps propre à la nature :
« Mes forêts sont de longues traînées de temps » (p. 7).
o Une histoire qui résonne pour le lecteur : finalement, c’est peut-être le lecteur qui donne –
par sa réception de l’œuvre – tout son sens à la citation proposée. Il est invité à lire sa propre
histoire à travers ce chant du monde, chant du poète, qui est aussi le sien : (« choses muettes
et nues / que ton chant accorde / pour éclairer le néant » p. 48).
Le candidat peut s’arrêter sur le verbe « racontent » pour interroger le genre de l’œuvre : s’agirait-il
d’un récit ?
o Le verbe suggère la présence d’un récit structuré et progressif, que l’on ne trouve pas dans
l’œuvre, sinon sous forme d’un panorama de l’histoire de l’humanité dans la section « le
bruissement du temps ». Il n’y a pas de début ni de fin qui relèveraient de la narration, comme
le suggère l’épigraphe de Silvia Baron Supervielle, au début de la section « Une chute de
galets » : « Où aller sans commencement / et peut-être sans fin ».
o Hélène Dorion refuse le terme de « recueil » pour désigner son œuvre, qu’elle présente
comme un parcours intime à travers ce qu’elle appelle « mes forêts », qui part d’elle-même
pour mieux y revenir, enrichie de détours et d’ouverture au monde (« et quand je m’y
promène / c’est pour prendre le large / vers moi-même » p. 114). Plus qu’un récit, l’œuvre
prend la forme d’une promenade. Le fil apparaît à travers les images du chemin, de la
marche qui pourraient laisser percevoir l’œuvre comme un parcours avec un sens et une
direction.
Le candidat peut se demander qui raconte dans le recueil et s’interroger sur la dimension poétique
de l’œuvre qui ferait bruire la voix des forêts :
o La poétesse, prêtant l’oreille à la nature, personnifie les forêts qui tout au long du livre
prennent la parole : « ce gémissement » (p.22), « les forêts nous promettent » (p.24), « je
ne sais pas ce qui se tait en moi quand la forêt cesse de rêver » (p.28), etc.
o Hélène Dorion propose un lyrisme renouvelé, se faisant le relais de voix qui la traversent,
comme dans « une chute de galets » : « C’est le bruit du monde / l’écoulement du temps »
(p. 45), « j’écoute un chant de vagues » (p. 21). La poétesse se fait l’écho des bruits du
monde, dans lesquels elle entend une histoire (« j’écoute cette partition / du temps / […] les
forêts hurlent / entre racines et nuages » p. 14).
o On valorisera les copies qui envisagent l’œuvre moins comme un récit que comme un chant,
ou une partition musicale, proposant quatre mouvements ponctués par le retour d’un thème.
De nombreux termes évoquent les sonorités (« bruit », « tintamarre », « bruissement », «
chant » p. 45-49). On peut ajouter le jeu sur le mot « champ » : « Mes forêts sont un champ
silencieux » (p. 39). Dans cette perspective, la parole poétique serait destinée à recueillir et
transmettre ce chant pluriel, plutôt qu’à « raconter une histoire » au sens convenu du terme.